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Les trois contenus précieux sont si dépendant les uns des autres, si inséparables, que la tradition du Dragon les représente souvent sous la forme d’un Dragon à trois têtes. Il y a bien trois têtes, mais il ne s’agit que d’un seul Dragon. L’homme qui inscrit sa démarche dans la perspective d’une tension vers un but sans tenir compte du premier contenu précieux ne saurait non plus concevoir le contenu-tout-sacré. Il ne saurait comprendre davantage le contenu-précieux-sans-obstacle. Car les buts supposent des obstacles qui en empêchent la réalisation immédiate. De ce fait, les trois contenus précieux sont donc comme un seul dragon, dont les trois têtes forment une seule vie. Ils sont comme des constituants de la vaillance magique, comme une extraordinaire expression de la vitalité du Dragon, de sa respiration, de son Souffle.
C’est pourquoi le troisième contenu précieux, le contenu-sans-obstacle, ne peut être étudié séparément des deux autres. Ce contenu précieux émerge également de l’adoption de la perspective mésotérique.
L’essence du troisième contenu précieux est une déclaration d’amour et d’amitié envers soi-même et envers le monde. En effet, les traditions religieuses qui divisent le monde en sacré et en profane, en Dieu et Satan, opposant spiritualité et sexualité, cultivent à l’égard de l’homme et du monde une attitude de méfiance. C’est inévitable. On culpabilise plutôt que d’aimer. Bien que l’on nous dise que le monde est beau et qu’il faut rendre grâce à un Dieu de tous les bienfaits qu’il dispense à travers l’univers et ses créatures, on n’en soutient pas moins que le monde est une tentation puissante dont il faut se garder, sous peine d’y perdre le salut de son âme. Nous craignons que le monde ne nous éloigne des valeurs spirituelles. Le corps est bien proclamé temple de l’Esprit, mais les règles religieuses en diabolisent les pulsions naturelles et ne permettent pas d’en ressentir toute la puissance d’incarnation. Pour entendre la voie de Dieu, il convient alors de se retirer des sens corporels. Pour trouver le Seigneur, il faut se détacher de sa création et de ses créatures. De Saint Augustin à Saint Thomas d’Aquin, c’est bien à ce message réducteur et castrateur que l’on a affaire. Sans doute oublie-t-on au passage l’extraordinaire beauté et sensualité du Cantique des Cantiques ! Mais si, de nos jours, les églises ne sont plus visitées, si les paroles de Jésus ne sont plus épousées, c’est parce que les prêtres ont dépouillé ces choses de toute leur sensualité. La spiritualité n’est plus pour nous la joie d’une fête et d’une célébration, mais bien plutôt le triste processus de la mortification, de la frustration et de la culpabilité. Ce qui n’empêche pas que l’on doive remercier Dieu pour tous les dons remarquables qu’Il offre par les créatures et la Création, autant de grâces dont il n’est pas permis de profiter pleinement, tant l’autorité spirituelle devient frustrante et culpabilisante. Cette attitude contradictoire et exotérique explique la plupart des maux secrets du spiritualiste, qui n’est pas très à l’aise dans cette négation de la manifestation et des plaisirs qu’elle offre. Les Eglises ne se contentent plus alors que d’administrer la frustration, créant, par là même, la perversion qu’elles souhaitaient au départ dépasser. Car rien n’est plus pervers que la frustration. C’est d’ailleurs elle qui engendre la débauche.
A l’inverse de cette tendance, la tradition du Dragon déclare son amour. TOUT EST SACRE, tout est divin* . Il n’y a pas d’obstacles, il n’y a que des moyens. Par conséquent, plutôt que de nier les sens pour trouver Dieu, la tradition du Dragon les mettra au centre de sa démarche. Ce que nos yeux voient, ce que nos oreilles entendent, ce que notre cœur ressent est fondamental. Celui qui ne sait pas regarder l’arbre ne saurait trouver Dieu. Celui qui ne sait pas partager la couche de son épouse ne saurait communier avec l’Esprit. Celui qui ne vit pas son corps ne saurait davantage vivre son esprit.
Le monde n’est pas notre ennemi. Il offre tout ce dont nous avons besoin pour accomplir notre voyage. Il est totalement sans obstacle. Croire qu’il nous éloigne de la vérité ne fait que nous conduire à un refus de l’incarnation et donc, à un refus de la vérité. Sur ce point, la tradition du Dragon pose donc une attitude courageuse d’ouverture franche au monde et à soi-même. L’approche de paranoïa spirituelle commune à bien des traditions religieuses fait place ici à une texture d’amitié d’une remarquable fluidité et d’une puissance inouïe. Avant de lutter contre soi-même, l’homme de la tradition du Dragon songera avant tout à se réconcilier avec lui-même, à se reconnaître, à devenir l’ami de ce qu’il est plutôt que d’entrer en lutte ouverte contre de soi-disants dragons intérieurs. Aussi considère-t-il avec amitié sa colère autant que sa jalousie. Elles font partie de lui et elles expriment la sacralité du tout, au même titre que ses vertus. Elles sont riches de promesses et de transmutations. Il lui serait impossible de travailler sur lui-même s’il niait ce qu’il est. Réprimer la colère, la jalousie et les pulsions sexuelles n’est pas l’unique voie possible, ainsi que voudraient le faire croire les traditions religieuses aux vieux réflexes ascétiques. Sans doute parviendrait-on, après beaucoup d’effort, à éliminer les éléments de notre idiosyncrasie que nous considérons comme des éléments négatifs. Mais le résultat obtenu ne serait sans doute pas celui de l’homme parfait et compatissant dont nous rêvons. Car pour produire de la compassion, il faut de l’énergie, une énergie qui est déjà là, nouée sous forme de colère ou de haine. Et nier ces formes d’énergie reviendrait donc à se priver des forces vives de la compassion. Ce serait devenir comme du bois mort plutôt que d’exprimer la vie, jeter le fumier plutôt que d’en enrichir sa terre pour faire jaillir la fleur. Refuser l’humain qui fait fleurir ce qui dépasse l’homme en l’homme. Avec les marchands du Temple, Jésus ne réprime pas sa colère. Il la fait vivre. C’est un homme ! Ecce homo ! Il fait fleurir sa colère, il en fait l’expression de son amour. De même, les larmes coulent sur son visage lorsqu’il apprend la mort de son ami Lazare. C’est là toute son humanité. Ne trouverait-on pas dans la pluie de ces yeux, les preuves lacrymales d’un attachement suspect ? Nous qui ne voyons en l’Eveil que le règne du supra-humain, ne sommes nous pas à jamais confondus par ces larmes ? Dans cette focalisation sur la transcendance, le réflexe premier du discours religieux est de nous demander de ne pas nous mettre en colère et de tout contrôler. Et en suivant cette perspective simpliste, il n’est guère étonnant que le monde devienne un ennemi, au même titre que tous les mouvements intérieurs susceptibles de s’exprimer. Les masques spirituels en viennent donc à empêcher la découverte réelle de ce que l’on est. Cette crispation, cette volonté de se contrôler précède indûment la connaissance de soi et le vécu de ce que l’on est. On peut même dire qu’elle l’interdit ! Mais on se tromperait lourdement en supposant que le Dragon fait l’apologie de la perversion. Bien au contraire, c’est bien le refus de soi qui conduit à la perversion et nous laisse à jamais dans l’ignorance de celui que nous sommes.
* Le théologien ne tardera pas ici à formuler des accusations de panthéisme, alors qu’il est lui-même l’inventeur du terme. Toutefois, le contenu-précieux-tout-sacré n’est pas une doctrine mais une donnée expérientielle immédiate. Là où la théologie ne voit qu’une théorie, la Tradition du Dragon propose une expérience de vie, une saveur, un souffle…
Dernière modification le : 23/05/2008 @ 00:55
Catégorie : Les Trois contenus précieux
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